Hommage à Paul Celan

Reprise d’un texte écrit le 16 décembre 2005
et publié dans un autre blog.

 

Photomaton de Paul Celan Vers 1938

Photomaton de Paul Celan en 1938

Hier soir, en rentrant d’une causerie sur Jacques Ellul et sur sa critique de la société technicienne, je relisais « De la Bible à Kafka« , de George Steiner. C’est l’avantage des transports pas communs de vous octroyer une plage (généralement) invariable de temps que vous pouvez tranquillement consacrer à la lecture.

Steiner fait partie de ces intellectuels fascinants, aux parcours prestigieux, qui nous amènent immanquablement à nous poser cette question :

 » Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà / De ta jeunesse ? ».

Comment, en une vie d’homme, peut-on accumuler autant d’érudition, avoir fréquenté tant d’auteurs, écrit tant de livres ?

Bref, cet ouvrage que je lis en pointillé, quelques pages par ci, quelques pages par là, m’a renvoyé à Paul Celan. Oh! non, ce n’est pas un chou-chou des « mieux-vendus » mais il mérite d’être sorti de l’ombre.

Steiner le cite abondamment car Celan a connu l’indicible, le terrifiant calvaire des camps et sa poésie en porte témoignage. J’ai donc relu son texte le plus cité : Todes Fuge, Fugue de Mort. Ecrit en 1945, en allemand, la langue de ses bourreaux, par un écrivain né en Roumanie qui finira ses jours à Paris comme lecteur à l’Ecole Normale Supérieure. Ce texte est d’une sinistre beauté.

(Suivaient la première strophe du poème en Allemand et dans sa traduction française).

* * * * * * *

Voilà la raison pour laquelle j’ai repris l’examen de ce poème, dix ans après, en janvier 2016.

Anselm Kiefer. Dein goldenes Haars Margarethe. 1981. réd.jpg

Collection Guggenheim. Anselm Kiefer. Dein Goldenes Haar. 1981.

En visitant récemment la Collection Guggenheim à Venise, j’ai découvert dans un endroit écarté, un tableau d’Anselm Kiefer, tout en noirceur, dont l’inscription en lettres manuscrites a attiré mon regard.

« dein goldenes Haar Margarethe »

C’était bien évidemment une référence au texte de Celan. C’est en lisant la notice de présentation de l’œuvre qu’une question a surgi. Il est mentionné :

« The poem (Todes Fugue), contraposes two women : Shulamith, one of the camp’s Jewish workers, and Margarethe, an Aryan mistress of the presiding Gestapo officer ».

« Le poème (de Celan), oppose deux femmes, la Sulamite, une prisonnière juive et Margarethe, la maitresse aryenne du commandant du camp ».

il y a bien deux prénoms de femme dans le texte, Margarete et La Sulamite mais, dans mon esprit c’était pour Celan deux façons d’évoquersa mère, exécutée par les nazis.

J’ai donc relu plus attentivement le texte.

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends

wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts

wir trinken und trinken

wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

Ein Mann wohnt im Haus der spielt mit den Schlangen der schreibt

der schreibt wenn es dunkelt nach Deutschland dein goldenes Haar Margarete

er schreibt es und tritt vor das Haus und es blitzen die Sterne er pfeift seine Rüden herbei


er pfeift seine Juden hervor läßt schaufeln ein Grab in der Erde

er befiehlt uns spielt auf nun zum Tanz

Pour les germanophones, la scansion de ces vers libres est d’une grande force mais l’absence de ponctuation complique leur traduction. Voici celle que je propose à partir des versions de plusieurs traducteurs (Olivier Favier, Jean-Claude Trutt …).

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons
nous creusons une tombe dans les airs on n’y est pas couché à l’étroit
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand le crépuscule assombrit l’Allemagne tes cheveux d’or Margarete[1]
il écrit cela debout devant sa porte et les étoiles étincellent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il nous ordonne [:] jouez et qu’on y danse.

Les poèmes comporte quatre strophes avec la même incantation en en-tête :

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons et buvons

*

Contrairement à la plupart des interprétations du poème, la notice du Musée Guggenheim suggère donc que Margerete est la maitresse, la femme ou la compagne du chef du camp. Pourquoi pas ?

Y a-t-il un seul visage sous deux noms différents ou deux visages de femmes distinctes ? Et que signifie alors cette image de femme aux « cheveux d’or » dans cet univers si noir ?

Reprenons la lecture. La seconde strophe est une reprise presque mot pour mot de la première, mais le dernier vers précise :

Dein aschenes Haar Sulamith wir schaufeln ein Grab in den Lüften da liegt man nicht eng

« ta chevelure de cendres, Sulamite, nous [lui] creusons un tombe dans l’air où la place ne manque pas » …

C’est ici qu’apparaît l’opposition entre la chevelure dorée (vivante) de Margarete et celle cendrée (évoquant la mort et l’incinération) de la Sulamite.

Le choix des prénoms renforce la puissance évocatrice du poème.

C’est une double référence, à la fois païenne et biblique. Païenne car Margarete (Marguerite- Gretchen) est une référence directe à la Marguerite du mythe de Faust ; biblique à travers l’évocation de la Sulamite, figure centrale du Cantique des Cantiques.

Kiefer, le peintre du tableau et Celan, sont tous les deux imprégnés de culture juive. Toutes ces références leurs sont familières et viennent à dessein sous leurs pinceaux ou leur plume.

Faust, l’enivrante puissance démoniaque du mal, de la destruction, Le Cantique des Cantiques, l’ode à la joie des corps, à l’amour charnel. Margarete périra avec son amant nazi dans les flammes de l’anéantissement du troisième Reich alors que la Sulamite –la figure maternelle de Celan- survivra dans le souvenir des vivants et du peuple juif.

La dernière strophe de ce poème terrible va encore préciser le statut et l’identité de la Sulamite :


der Tod ist ein Meister aus Deutschland sein Auge ist blau
er trifft dich mit bleierner Kugel er trifft dich genau
ein Mann wohnt im Haus dein goldenes Haar Margarete
er hetzt seine Rüden auf uns er schenkt uns ein Grab in der Luft
er spielt mit den Schlangen und träumet der Tod ist ein Meister aus Deutschland

dein goldenes Haar Margarete
dein aschenes Haar Sulamith

la mort est un maître d’Allemagne ses yeux sont bleus
il te touche avec une balle de plomb il te touche avec précision
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lâche ses chiens sur nous et nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents il rêve la mort est un maître d’Allemagne

tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamite

La balle de plomb est bien celle qui a abattu la Sulamite, la propre mère de Celan

*

Le poème a souvent fait l’objet de reproches : « a-t-on le droit d’écrire sur la Shoah, fussent des poèmes ? ». C’est bien sûr la liberté du poète de transcrire sa vérité, sa douleur, ses obsessions par des mots. Et avec quelle force !

Paul Celan c’est suicidé en avril 1970 en se jetant dans la Seine au Pont Mirabeau …

*

[1] Je suggère une autre traduction qui rendrait plus claire la figure de Margarete :

« Au crépuscule, il t’écrit en Allemagne, Margarete aux cheveux d’or ».

Ce qui autorise cette interprétation est le fait que le camp où avait été interné Celan n’était pas en Allemagne mais en Roumanie.

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